On nous
avait dit que notre valise devait être prête dès la 37e semaine.
Dans ma tête cela signifiait que je pouvais espérer la venue de notre petit
bout dès ce moment là. Mes espoirs et mon attente grandissaient de jour en
jour ! Les sages femmes avaient beau me dire que les premiers arrivent
toujours plus tard, je ne pouvais pas m’empêcher d’attendre ce « petit
bout de nous », comme disait son papa. Mais malgré mon attente, malgré mon
amour, David ne pointait pas le bout de son nez. Avec mon impatience
habituelle, je ne laissais pas le temps à la nature, je voulais imposer mon
rythme à David. Mais ma détresse était réelle.
Quand enfin
arriva le 13, début de la 40e semaine, je n’avais plus d’espoir, je
m’imaginais devoir subir un accouchement déclanché, en maternité…
Pourtant
avant que Pierre ne parte au travail, je lui ai demandé de me placer d’une
manière devant aider la position du bassin, montrée par Nathalie, la sage femme
qui nous suivra après la naissance. Il m’installe donc et puis, en caressant
mon ventre, dit à David « Tu sais, tu peux venir quand tu veux. Papa et
maman sont prêts à t’accueillir. ». A ce moment là, je sens un liquide
tout chaud au creux de mes jambes. Un peu anxieux, nous regardons et
constatons qu’un amas de glaires et de sang a été expulsé. Je suis partagée
entre l’excitation et la peur que ça ne soit qu’un signe banal de l’avancée de
la grossesse.
Pierre part
quand même au travail. Et j’attends un peu, pleine d’espoir, que l’heure avance
pour appeler Bénédicte, qui est de garde ce jour là. C’est elle qui m’a
examinée deux jours avant et pour elle, il n’y a aucune raison de s’alarmer.
Bon, …
Je retourne
donc à mes occupations. Mais rapidement, à 9 heures, je ressens des
contractions. Je suis un peu excitée mais en même temps cela pourrait être un
« faux travail ». Pourtant, les contractions arrivent de manière
régulière. Je décide de noter les heures auxquelles elles surviennent pour me
faire une idée plus précise de leur régularité. Je marche de long en large dans
la maison. Je chante en dansant doucement, en me déhanchant pour permettre à
David de descendre, je tourne et tourne et tourne sur ma balle. Je téléphone à
Pierre pour le prévenir que j’ai des contractions et que j’aimerais qu’il
rentre. Il doit terminer ses dossiers et tout régler pour s’absenter pendant 15
jours et arrive. Une longue attente s’en suit. Je me glisse dans un bain bien
chaud qui doit aider à atténuer la douleur. C’est aussi le test ultime :
si elles ne partent pas malgré ça et qu’elles sont toujours aussi régulières,
c’est que David arrive ! Effectivement, le temps s’égraine par tranche de
5 minutes, entre les contractions. Vers 11h je retéléphone à Pierre : ça
devient urgent qu’il arrive. Je ne sais pas si je suis avancée ou non, et je ne
m’inquiète pas d’arriver trop tard, mais je ressens le besoin d’avoir l’avis de
Bénédicte sur ce qui est en train de se passer. Finalement, je sors du bain et
fini de faire les valises pour l’accouchement. C’est relativement dur de se
concentrer et pas facile de monter et descendre les escaliers, mais enfin voilà,
tout est près.
Enfin,
Pierre arrive ! Avec un peu de frénésie, il embarque nos affaires et nous
voilà parti. Je lui demande de conduire tout doucement, je me sens si fragile.
Le trajet passe vite. Je ne sais plus bien de quoi nous parlons. Je me rappelle
juste m’être efforcée d’utiliser les méthodes de respiration de Corinne, la
sage femme dont nous avons suivi les cours d’aqua
gym. Pendant le trajet, Bénédicte, à qui
j’avais laissé un message, me rappelle : elle sera là pour nous
accueillir.
Nous
arrivons à la maison de naissance à 13h10. Bénédicte est là, comme toujours si
souriante et apaisante. Nous montons dans la chambre d’accouchement, je me
couche dans le lit qui sera celui de la naissance de David. Bénédicte
m’ausculte. J’attends avec une pointe d’angoisse son verdict : si ce que j’ai
vécu là n’a pas fait beaucoup avancer les choses, je ne sais pas si je pourrai
endurer bien pire. Sa réponse est un véritable soulagement : mon col est
dilaté à 5/6cm ! J’ai donc déjà bien avancé sur le chemin de mon
accouchement.
Bénédicte me propose un bain bien chaud que j’accepte avec plaisir. Il me fait du bien. Pierre s’installe à côté de
moi avec un petit plateau repas. Pendant que Bénédicte part à une petite réunion
dans un bâtiment à côté, nous discutons, tout heureux de ce qui nous arrive. Il
m’embrasse, il me prend dans ses bras. Son amour me fait du bien. Bénédicte
m’avait dit que David se présentait son dos dans mon dos et que s’il descendait
comme ça dans mon bassin, l’accouchement pourrait durer deux heures en plus et
être très douloureux. Il faut donc que je me penche beaucoup pour lui permettre
de se tourner. Ca tombe bien : je vis mieux les contractions à quatre
pattes que couchée. Lorsqu’elles arrivent je me tourne et appuie ma tête dans
la main de Pierre. Mais au bout d’un moment, elles deviennent insupportables.
J’ai un besoin impérieux de sortir de l’eau, de marcher. Pourtant quand elles
arrivent, j’ai l’impression de ne plus savoir respirer, que je vais tomber dans
les pommes. Je panique et je vois que Pierre aussi. Mais il fait tout pour
m’aider. Lorsque Bénédicte revient, je me sens à nouveau rassurée. Elle me
propose de me mettre sur le lit, appuyée en avant sur une balle. Ca m’aide
beaucoup de me bercer doucement entre les contractions. Pierre me caresse les
cheveux. Bénédicte me masse doucement le dos. Quand je sens les contractions
arriver, je commence à me dire « Oh non ! Encore une autre qui
arrive ! ». Je respire profondément, je gère aussi bien que je le
peux. Je commence vraiment à m’endormir entre deux contractions. Je me souviens
que Bénédicte m’a proposé d’aller aux toilettes. Ce que je fais, même si c’est
fort douloureux. Et là, alors que tout pousse en moi, la poche des eaux se
rompt. C’est très brutal, comme un ballon d’eau qui explose. J’imaginais
quelque chose de plus doux, une eau chaude qui aurait coulé le long de mes
jambes. Je me replonge dans la baignoire. Là, je commence à vraiment ne plus
savoir où j’en suis. Je sens qu’on a passé un nouveau stade dans la douleur,
dans mon accouchement. Je ne suis pas sure que mes souvenirs soient justes ou
même dans l’ordre chronologique tant je ne suis plus que dans le ressenti. Lors
d’une poussée, je perds du sang. Je ne sais pas de quoi il s’agit mais
Bénédicte téléphone à Marie Christine qui est deuxième sage femme ce soir là.
Je suis contente que ça soit elle, une personne que nous connaissons bien tout
les deux, qui nous rejoigne. Je sors de la baignoire et m’allonge sur le lit.
Bénédicte écoute régulièrement le cœur de David. Je ne trouve pas ça très
agréable, comme si ce geste venait perturber notre travail à tout les deux.
Pourtant je sais bien que c’est tout à fait nécessaire pour voir si notre petit
loup vit bien nos efforts. Je pense aujourd’hui aux mamans qui sont sous
monitoring continu avec tous ces bidules dans les bras et sur le ventre. Je les
plains sincèrement. Bénédicte m’ausculte encore et se rend compte que mon col
fait un pli, qui empêche le travail d’avancer. Elle me dit qu’elle va faire
quelque chose qui va me faire mal mais qui va me faire gagner beaucoup de
temps : lors de la poussée suivante elle laisse ses doigts sur le pli pour
que David puisse enfin le passer. C’est douloureux mais je suis heureuse
lorsqu’elle m’annonce : « Ca y est ! David peut passer. »
Les poussées continuent et je perds pieds. Je suis complètement perdue. Je me
pends au foulard, je m’assieds sur le tabouret d’accouchement, je me couche sur
le lit en poussant sur le mur, mais le travail avance doucement. J’ai
l’impression qu’il stagne. Je ne me souviens plus à quel moment Marie Christine
arrive. Autant Bénédicte est une force tranquille, autant Marie Christine est
la bonne humeur personnifiée. Elle apporte une nouvelle énergie qui permet à
Bénédicte et Pierre d’avoir de nouvelles forces, de nouvelles idées pour me
suivre. On recommence les poussées, dans toutes les positions. Marie Christine
me fait sentir une huile essentielle. Je ne sais pas ce que c’est mais je
trouve que cela sent bon, et je le vis comme un petit moment de plaisir, au
milieu de mon brouillard. Elles me disent que David n’a plus qu’à passer la
peau. Je me remets sur le tabouret et je me repends au foulard. On voit sa petite
tête pousser. Mais elle repart aussitôt. Malgré tous mes efforts, cela dure et
dure et dure. Je tombe dans l’abattement. J’ai l’impression de pousser aussi
fort que je peux, de donner tout ce que j’ai et pourtant, David ne passe pas.
Bénédicte me dit que si elle coupait, il viendrait sans problème. A ce moment
là, j’ai très envie de lui dire de le faire. Tout plutôt que continuer à
souffrir alors que j’ai le sentiment que rien ne change. Alors, elles prennent
la décision de me proposer de le faire en « soufflé-bloqué ».
J’accepte parce que je me sens incapable de faire naître David avec les
méthodes qu’on a déjà testées. Pierre s’assied sur le lit contre le mur. Je
m’installe entre ses jambes. Ca me fait du bien d’être à nouveau dans ses bras.
Je voudrais pouvoir m’arrêter un peu pour qu’il me cajole. Mais tout n’est que
douleur, je n’ai plus une seconde de répit. Bénédicte et Marie Christine
s’installent face à moi, de manière à ce que je puisse appuyer mes jambes sur
leurs épaules. Je pousse avec toutes mes forces, avec tout mon être. Pierre me
soutient dans ces poussées : c’est contre ses bras que je pousse, que je
donne tout ce qui est en moi. Les sages femmes me disent alors qu’on voit sa
petite tête de plus en plus sortir à chaque fois. Quand enfin, elle sort sans
rentrer à nouveau, je n’en peux plus. Lorsque je pousse, d’horribles crampes
surviennent. J’ai peur de pousser parce que ça les déclanche. Les plus
douloureuses sont dans mon bassin, qui me déchirent
vraiment en deux. Alors j’ai besoin de m’arrêter. J’ai envie de refermer mes
jambes, pour que mon corps puisse se détendre un peu. De toutes leurs forces, les
sages femmes et Pierre m’en empêchent pour que je ne fasse pas de mal à David,
dont la petite tête sort déjà. Je le vis comme une véritable agression, j’ai
l’impression d’avoir déjà tant donné, comment peut on me refuser ce quelques
secondes de calme ? Et pourtant, … J’imagine les conséquences qu’auraient
pu avoir ce réflexe sur mon petit bout. Et encore aujourd’hui les larmes me
montent aux yeux…. Pour me redonner de la force, elles me disent de toucher la
tête de mon bébé, qui est là, qui arrive. Je la caresse mais je sens bien que
ce n’est pas ça dont j’ai besoin : si je pense à David, qu’il est presque
dans mes bras, je vais perdre mes moyens. A ce stade là, j’ai le sentiment que
je dois me couper de mes émotions. La seule chose sur laquelle je dois me
concentrer c’est l’effort que je dois produire. J’ai même une parole dure
envers Pierre qui pleure de voir son fils naître : j’ai besoin de lui, de
son courage, de sa force pour continuer. S’il m’abandonne, je n’y arriverai
pas. Alors je pousse encore, plus fort, au-delà de toutes mes limites. Son
corps passe et puis, tout d’un coup, ses jambes. Lorsqu’elles sortent de mon
vagin, j’ai l’impression d’un immense soulagement. Tout mon corps se vide. Il
se vide de David, de ses forces, de toute cette tension accumulée. Enfin, je
redeviens moi, je redeviens l’épouse de Pierre, la maman de David. Je me
reconnecte avec mes sentiments, avec ma tendresse pour ce petit être que nous
avons tant attendu.
Enfin, il
est sur moi, contre moi. Pierre se laisse aller lui aussi à ses sentiments et
pleure de bonheur. Que c’est bon d’être contre lui, qui nous enlace tous les
deux. Nous sommes une famille ! Il est 17h30. Mon accouchement aura duré 8
heures et demi.
Alors
s’ensuit l’expulsion du placenta. Mais je suis si occupée par notre bébé tout
contre moi que je ne la vis que superficiellement. Je ne me souviens plus qui
coupe le cordon qui nous relie David et moi, Bénédicte ou Marie Christine. Je
l’entends expliquer à Pierre comment cela se passe, mais ça ne m’intéresse
étonnement pas : je n’ai de pensées que pour David.
Et puis, les
sages femmes se retirent. Pendant deux heures, je resterai avec mes deux hommes,
à découvrir ce fils que j’ai porté en moi pendant tout ce temps et pour qui mon
amour a éclaté lorsqu’on l’a posé sur moi. Il est si beau, si parfait. Il tète
déjà doucement mon sein et puis s’endort tout blotti contre moi.
Bénédicte
et Marie Christine reviennent pour nous prodiguer quelques soins. Le côté
gauche de mon bassin me fait encore fort mal. Elles me resserrent donc le
bassin avec une écharpe. Avec l’aide de Bénédicte, je parviens à me lever et à
marcher, à uriner. Mon rétablissement commence déjà !
Je n’ai qu’une
petite éraillure. Je suis contente d’avoir suivi les conseils de Marie
Christine qui me recommandait de me masser le périnée chaque jour à partir de
la 36e semaine. A ce moment là, je suis heureuse d’avoir tenu bon et
de ne pas avoir demandé l’épisiotomie. J’ai tant besoin de calme après cette tempête.
Si j’avais dû vivre la nouvelle agression qu’aurait été la couture, alors que
tout était fini, alors que David était là, cela aurait vraiment été dur à
accepter.
Pendant ces
soins Pierre prend enfin David contre lui. Je suis heureuse d’avoir vécu tout
ça avec lui. Je suis fière de nous. Et quand finalement nous nous retrouvons
seuls, nous nous endormons l’un près de l’autre, David entre nous, heureux.